Reconnaissance et acceptation
Une entrevue avec Suzanne Bourret de La rue des Femmes
À l’occasion de la fête des Mères, nous avons discuté avec Suzanne, directrice des ressources humaines de La rue des Femmes, afin de comprendre les différentes réalités qu’amène cette fête pour les femmes en état d’itinérance. Dans cette entrevue, elle partage son regard unique sur cette journée si particulière, qui résonne souvent avec des blessures profondes chez les participantes
La fête des Mères et les réalités de l’itinérance
Peux-tu me parler de ton parcours professionnel ? Comment es-tu arrivée à La rue des Femmes ?
« J’ai été infirmière pendant environ 26 ans, mais pas de façon continue. Durant ma trentaine, j’ai presque arrêté de travailler à cause d’une dépression. Cela m’a réorientée vers les médecines holistiques, la thérapie, la méditation. Dans la quarantaine, je suis retournée travailler à l’hôpital, mais je ne m’y retrouvais plus. On travaillait comme des robots et ça ne correspondait plus à mes valeurs. Grâce à ma thérapeute, qui connaissait La rue des Femmes, j’ai découvert l’organisme. J’ai commencé tranquillement au moment où l’équipe était petite et où les moyens financiers étaient limités. J’ai même travaillé gratuitement un temps, jusqu’à ce qu’une subvention permette d’augmenter les salaires et que je quitte définitivement le milieu hospitalier pour celui du communautaire. »
Quand tu repenses à ton parcours à La rue des Femmes, y a-t-il un moment marquant qui t’a particulièrement touchée ?
« Il y en a eu plusieurs. Un souvenir très fort, c’est quand l’organisme a manqué d’argent. Avec une collègue, nous avons décidé de continuer à travailler sans être payées pendant six mois. Puis, un jour, alors qu’on pensait devoir fermer, une lettre est arrivée avec un chèque de 25 000 $. C’était comme un petit miracle, on était folles de joie. Un autre moment marquant, c’est l’ouverture de la Maison Olga. Léonie et moi allions voir l’avancée du chantier tous les soirs. Le jour où le chef de chantier a remis les clés à Léonie, c’était magique. Enfin, l’arrivée des premières femmes a été très émotive, on les a accueillies graduellement en commençant par celles qui dormaient dehors, dans les guichets automatiques ou les parcs. »
Qu’est-ce que ça signifie, “accueillir l’autre” ?
« Ça commence par s’accueillir soi-même. Si je ne me connais pas, si je ne reconnais pas mes propres blessures et mes forces, je ne peux pas vraiment accueillir l’autre. »
Donc, il s’agit en quelque sorte de leur permettre de se sentir vues, respectées, reconnues comme des égales, et de briser le cycle des traumatismes ?
« Exactement. À un niveau fondamental, nous sommes égales : deux êtres humains qui se rencontrent. Bien sûr, on garde notre rôle d’intervenante, mais sur le plan de l’humanité, il n’y a pas de hiérarchie. Les réponses, ce sont les femmes qui les ont en elles-mêmes. Nous sommes là pour les accompagner, pour qu’elles aient assez confiance en elles pour les trouver. »
Qu’est-ce qui t’anime encore aujourd’hui, après toutes ces années ?
« Le lien. La rencontre avec l’autre. C’est une passion pour moi de découvrir l’autre, mais aussi de continuer à me découvrir moi-même, l’autre étant mon mirroir. »
Que représente la fête des Mères pour les femmes de l’organisme ?
« Plusieurs de nos participantes ont eu des enfants. Malheureusement, à cause des difficultés qu’elles ont traversées, beaucoup ont perdu le contact avec eux. Pour certaines, c’est trop douloureux d’en parler, c’est même la blessure la plus profonde. »
Quelles réalités invisibles devrions-nous mieux prendre en compte ?
« Pour certaines femmes, la fête des Mères réveille une immense douleur. Elle représente des enfants placés en adoption, des liens coupés, des douleurs extraordinaires. Parfois, c’est trop difficile d’en parler. Il faut simplement être là, à côté, même en silence et en respectant leurs rythmes. »
Comment l’équipe souligne-t-elle cette journée ?
«Ici, chaque dimanche de la fête des Mères, on le souligne avec un sourire, une fleur, un bon repas, et surtout une présence aimante. Ce ne sont pas les cadeaux qui comptent, mais ce lien, cette humanité. »
Quel message aimerais-tu offrir à toutes ces femmes ?
« Amour. De s’aimer soi-même, de se pardonner et de trouver fois en la vie et en plus grand que soit.»