Pour une reconnaissance de la santé relationnelle

Lettre ouverte de Léonie Couture, fondatrice et directrice générale

Isabelle était une enfant timide et secrète, souvent absente de l’école. Le jour de sa rentrée en 6e année, elle n’était pas là, une fois de plus. Ses professeurs et ses camarades de classe avaient de bonnes raisons de croire qu’elle vivait des problèmes à la maison, mais elle refusait d’en parler…

Il est difficile de comprendre comment un enfant peut se déconnecter de son environnement à un point tel qu’il devient invisible, qu’il disparaît graduellement… Vous avez peut-être un vague souvenir d’une Isabelle dont vous n’avez plus jamais eu de nouvelles. Elle n’est pas sur vos réseaux sociaux.

Avec le temps, Isabelle s’est finalement retrouvée à la rue, abandonnée, perdue, luttant pour sa survie, contre l’insécurité constante, et les dangers d’agression. Une situation que vivent  trop de femmes en état d’itinérance à Montréal, on en dénombre 6 000 environ.

Aujourd’hui, La rue des Femmes accueille Isabelle et plusieurs dizaines d’autres femmes, des Isabelle ayant vécu de trop longues années dans la souffrance relationnelle, la déconnexion et l’exclusion.

Une approche centrée sur la santé relationnelle

Depuis près de 20 ans, La rue des Femmes explique le processus conduisant à l’état d’itinérance par des troubles graves de « santé relationnelle », cette capacité d’être en lien avec soi-même et avec les autres. La perte d’êtres chers, les violences, négligences ou abus de toute forme que subissent les enfants causent des blessures extrêmement douloureuses. Une douleur morbide, réelle, engendrant la déconnexion et l’errance intérieure pour survivre. Ces blessures brisent les capacités relationnelles et provoquent des comportements dysfonctionnels, comme une jambe cassée provoque un boitement.

Pour La rue des Femmes, l’état d’itinérance n’est pas un problème de pauvreté, ni une question de « vouloir s’en sortir ». C’est un état très grave, une sorte de « coma relationnel » causé par la souffrance que la notion de santé relationnelle permet de mieux comprendre. Et cette compréhension alternative ouvre sur des solutions nouvelles.

La reconnaissance des blessures et de la souffrance relationnelles est essentielle et est source de dignité. De là, il est possible de prodiguer les services et les soins donnant la force à ces femmes de se reconnecter à la vie. La rue des Femmes offre ces soins et services dans une communauté d’inclusion dont les ports d’attache sont la Maison Olga, le Centre Dahlia et bientôt une troisième maison. Notre approche novatrice est efficace : les deux tiers des femmes hébergées et soignées depuis 10 ans ont retrouvé un logement permanent et, surtout, elles ont retrouvé leur dignité. Des familles ont enfin retrouvé leur mère, leur fille, leur sœur…


Pour que notre société puisse enfin trouver une réponse adéquate et durable à l’état d’itinérance, pour que plus personne ne soit abandonné à la rue, il est temps de reconnaître l’existence de la santé relationnelle et sa place essentielle dans notre manière de voir la santé… et l’état d’itinérance.

Léonie Couture
Fondatrice et directrice générale
La rue des Femmes