Exclusion et déconnexion

L'itinérance est l'aboutissement de l'exclusion et du phénomène de déconnexion



Le travail de La rue Des Femmes est guidé par une philosophie fondée sur le constat suivant : l’itinérance est l’aboutissement de l’exclusion et du phénomène de la déconnexion. Ce processus aux conséquences politiques, sociales, économiques et affectives s’amorce au moment où, confrontée à l’expérience du rejet, de l’abandon et des traumatismes, une personne se coupe d’elle-même pour se prémunir contre l’horreur de l’exclusion et la douleur qu’elle ressent. Les traumatismes causés par la violence physique, sexuelle, verbale et psychologique conduiront une enfant à s’évader d’elle-même, ou de ces parties de son être dont on l’a convaincue qu’elles étaient inacceptables et responsables de la violence qu’elle subit. Sa réaction, qui est en fait un mécanisme de défense, l’expose à une violence et à une exclusion encore plus grandes. Toute personne dans cette situation risque d’être entraînée toute une vie durant dans un cycle d’expulsion, d’exclusion et de violence.

À La Rue Des Femmes, nous reconnaissons que la guérison passe par la réintégration sociale, tout en affirmant que celle-ci n’est possible que lorsque la personne concernée parvient à réhabiter son être et à se considérer comme une femme digne et capable d’être en relation avec autrui. Pour arriver à cette fin, nous tentons de faire en sorte que chaque interaction soit une expérience relationnelle authentique, depuis la façon de servir les repas à l’écoute que nous prêtons non seulement aux mots, mais à leur essence et à leur sens; non seulement aux comportements, mais à l’intention et à l’impulsion derrière chaque acte. Nous essayons d’amener les femmes que nous accueillons à se percevoir comme des êtres capables d’agir, et non seulement de réagir, ce qui nécessite une réévaluation complète de soi et des autres au sein de la société. Nous le faisons par l’intermédiaire d’une foule de petits contacts quotidiens, ainsi que par des séances thérapeutiques formelles, tous nourris par l’amour et la conviction que le contact avec soi et autrui est toujours possible.

La campagne de financement que nous entreprenons est guidée par le même élan. L’itinérance n’est pas le fait d’une seule personne; il ne s’agit pas d’un problème individuel, mais social. De la même manière, sa solution ne réside pas dans un seul individu ou un seul refuge. C’est pourquoi nous invitons toute la population du Québec à y contribuer. L’itinérance est un problème qui nous touche tous et toutes : ceux qui déambulent dans la rue en ressentant tristesse et malaise à la vue d’un sans-abri, ceux qui sont forcés d’y vivre et ceux qui travaillent à transformer la situation. Nous aspirons à donner à tous un rôle dans la recherche d’une solution. En tant que refuge voué à l’accueil des femmes itinérantes, nous nous trouvons au centre d’une spirale d’énergie dont les ondes se propagent dans toute la société, et qui nous relient directement ou indirectement à ces femmes qui luttent pour y regagner la place qui leur revient.


Shulamit Lechtman   mai 2006