Une vision qui change le paradigme de l’itinérance

La rue des Femmes est une communauté d’inclusion et de soins dédiée aux femmes en état d’itinérance, qui reconnaît ce phénomène comme un problème lié avant tout à la santé relationnelle – la capacité vitale d’être en lien avec soi-même et avec les autres. Nous reconnaissons la santé relationnelle comme une composante de la santé, ce qui ouvre sur une approche novatrice et unique pour solutionner le problème de l’état d’itinérance.


Ces femmes souffrent de profondes blessures relationnelles causées par toutes formes d’abus et d’exclusion subies depuis l’enfance. Ces violences ont brisé leurs capacités relationnelles.

Nous devons cesser d’abandonner des femmes si malades à la rue, ou de les judiciariser. Nous devons garantir leur droit à la dignité. Pour nous, les comportements jugés négatifs ou perturbateurs manifestent une grande souffrance relationnelle ; la méconnaissance de ce fait peut souvent entraîner à tort l’exclusion, drame dangereux et injuste, déni grave de la dignité. Tout mettre en œuvre pour les inclure et guérir leurs blessures relationnelles constitue la clé pour qu’elles retrouvent la santé et sortent de l’état d’itinérance. Ces femmes doivent avoir le droit d’être soignées.

Dans une vision de santé relationnelle, nous considérons que c’est la guérison des blessures relationnelles qui redonne à la personne son intégrité et assure sa réintégration au monde. L’apprentissage, la volonté ou la responsabilisation perdent tout leur sens dans une telle manière de voir.

La capacité vitale d’être en lien ne peut que difficilement être sans l’existence d’un support relationnel sain que nous supposons et nommons cordon relationnel, en référence au cordon ombilical, le siège intra-utérin du lien à soi et à la mère. Subsistant à la naissance, ce support, d’abord à la charge de ses parents, est ensuite progressivement transféré à la personne jusqu’à la prise en charge complète à l’atteinte de sa maturité relationnelle. Ce support peut être brisé avec autant de souffrances qu’une jambe, support à la capacité de déplacement. Lorsque brisée, c’est la guérison de sa jambe et non l’apprentissage ou la responsabilisation qui permet à la personne de retrouver la capacité de marcher. Le niveau de douleur est l’indice pour évaluer le degré d’aptitude de la personne à remarcher et non pas la volonté, l’apprentissage ou la responsabilité.

Toutes formes de traumatismes relationnels tels violence, perte d’une personne significative, peuvent causer des blessures relationnelles graves au cordon relationnel, accompagnées de grandes douleurs relationnelles. Dès lors, si ces blessures ne sont ni reconnues ni soignées, cela peut entraîner une perte d’intégrité relationnelle progressive chez la personne, l’apparition d’handicaps relationnels importants et l’installation de souffrances chroniques. Pour survivre, ces souffrances pourraient être absorbées par le corps physique ou mental, les fragilisant et pouvant entraîner des maladies physiques ou mentales graves selon l’importance des dommages. Le recours à la consommation de substances pourra aussi faire partie des moyens de survie de la personne pour geler sa souffrance.

La perte de logement, la pauvreté et l’état d’itinérance sont la conséquence de la perte de santé relationnelle. Occuper un emploi, vivre dans un logement, avoir une vie amoureuse et familiale saine exigent une bonne santé relationnelle. La maladie mentale ou la maladie physique peuvent nuire gravement à la participation à la vie normale, ainsi en est-il pour la maladie relationnelle.

Pour accomplir sa mission, La rue des Femmes dispose à ce jour de deux maisons à Montréal : la Maison Olga et le Centre Dahlia. Nous y trouvons vingt chambres, douze studios de transition supervisés et un centre de jour qui accueille en moyenne 62 femmes quotidiennement.

Nos participantes bénéficient dans un même lieu d’une large gamme de soins relationnels et de services intégrés : accueil chaleureux et écoute sans jugement ; logement, nourriture et buanderie ; accompagnement psychosocial et counseling ; suivi dans la communauté. Nos activités de réadaptation, telles que les ateliers de peinture, d’écriture, de musique et de chant, de photo ou encore de couture font partie intégrante de leur processus de guérison, tout en leur donnant accès au monde de la création et à la société active.

Les femmes que nous accueillons comme « externes » dans notre centre de jour bénéficient également de nos soins et services qui renforcent leur santé relationnelle, et les prémunissent contre l’isolement, l’abandon et l’état d’itinérance.

Notre approche vise donc à offrir à ces femmes une véritable alternative durable à l’état d’itinérance – 70 % des résidentes de nos studios supervisés retrouvent un logement autonome. Néanmoins, les besoins auxquels nous devons faire face sont toujours grandissants. Ainsi, nos lits d’urgence sont saturés à 195 % et les conditions de cet accueil d’urgence sont très précaires : des matelas par terre, dans des locaux non adaptées, dans une grande promiscuité.

Pour répondre à ces besoins criants, La rue des Femmes ouvrira à l’hiver 2014 une nouvelle maison comprenant 10 lits d’hébergement d’urgence et un centre de jour, sur la rue Wolfe à Montréal.

L’aide aux personnes en état d’itinérance est un devoir de santé publique, d’humanité et de justice sociale. Depuis bientôt 20 ans, La rue des Femmes met toutes ses énergies pour démontrer que l’itinérance n’est pas une situation mais un état critique dont nous pouvons sortir. Que la pauvreté et les problèmes de logements sont des conséquences et non des causes. Que le paradigme de l’état d’itinérance est en lien avec l’inclusion, la guérison et la santé relationnelle.

La Santé relationnelle est un bien précieux qui appartient à chacune et à chacun d’entre nous. Elle doit être reconnue, sauvegardée et protégée.



Léonie Couture, C.Q.
Fondatrice et directrice générale de La rue des Femmes

 

Article paru dans le numéro du printemps 2013 de la Revue de l’Association des Médecins Psychiatres du Québec.